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Crise hybride : quand le numérique redéfinit le périmètre des crises physiques

Anouk Schmitt, Marc Tolub et Julie Carrier d'Orange Cyberdefense entourent Leslie Fornero, animatrice d'une série de podcasts dédiée à la Défense

L'essentiel de votre hack'tu cybersécurité

  • L'émergence de crises hybrides : l’article aborde l’émergence d’attaques combinant plusieurs vecteurs cyber (désinformation, pression politique et économique) et physiques. L’objectif : déstabiliser la cible visée de manière synchronisée et ce sur plusieurs fronts ;  
  • Le rôle du GIGN vers la gestion des crises numériques : le GIGN, traditionnellement spécialisé dans les interventions physiques, intègre désormais une dimension numérique avec une division technique dédiée, adoptant une approche stratégique de type « Purple team » pour répondre aux menaces hybrides ; 
  • Impacts et préparation : les crises hybrides ont des conséquences immédiates (interruption d’activité, coûts financiers) et durables (coût réputationnel). Pour y faire face, cela nécessite une démarche transverse, mêlant sensibilisation, entraînement et développement d’une culture adaptée, tant dans le secteur public que privé.

Sur le terrain des conflits hybrides avec le GIGN et Orange Cyberdefense

Prise d'otages, terrorisme, criminalité organisée : le GIGN intervient là où les crises atteignent leur paroxysme. Mais depuis plusieurs années, une nouvelle dimension s'est greffée à ces missions de haute intensité : le numérique. Aujourd'hui, il redéfinit les crises de l'intérieur, brouillant les frontières entre le terrain et le cyberespace, entre l'action physique et la manipulation de l'information. Rencontre avec le lieutenant-colonel Thierry, commandant de la division technique du GIGN, et Marc Tolub, responsable de l'offre Cyber Résilience chez Orange Cyberdefense, pour décrypter un phénomène qui redessine les contours de la gestion de crise : la crise hybride.

Le GIGN à l'épreuve du numérique

Créé en 1973 et placé sous l'autorité directe du directeur général de la Gendarmerie nationale, le GIGN est une unité spécialisée dans la gestion de crise au plus haut niveau pour l'État français. Contre-terrorisme, libération d'otages, arrestations à haut risque, protection de hautes personnalités, sécurisation d'ambassades en zone de guerre : environ 1 000 militaires répartis sur plusieurs antennes à travers la France sont prêts à intervenir là où aucune autre unité ne peut le faire.

Mais derrière cette image d'unité d'intervention physique se cache une réalité bien plus complexe. Le GIGN s'est doté d'une structure informatique propre - une dérogation rare dans l'organisation de la Gendarmerie nationale - pour répondre aux exigences spécifiques de ses missions. La division technique que commande le Lieutenant-colonel Thierry en est le pivot : elle concentre à la fois les outils métiers opérationnels, les techniques spéciales d'enquête et les capacités de renseignement. Une organisation qu'il décrit sans détour comme une « Purple team ». Dans le jargon de la cybersécurité, ce terme désigne la collaboration stratégique entre deux équipes, la « Red team » pour les attaquants et la « Blue team » pour les défenseurs. 

J'ai les attaquants d'un côté, les défenseurs de l'autre, et tout ça stimule un écosystème qui permet d'être efficace tant pour acquérir la preuve dans nos opérations que pour se protéger des adversaires, détaille le Lieutenant-colonel Thierry. 

Ce positionnement est la réponse directe à des événements qui ont mis en lumière, parfois brutalement, la porosité entre notre monde physique et le monde numérique. En 2008, lors des attentats de Bombay, des chaînes d'information internationales diffusaient en temps réel des images de l'assaut, offrant aux coordinateurs de l'attaque un outil de pilotage tactique inattendu. Les actions du RAID et du GIGN se sont retrouvées diffusées en direct sur BFMTV

Ces éléments-là nous obligent à avoir une posture permanente, qui se décline jusqu'au plus proche de la tactique depuis le command and control pour prendre en compte l'espace numérique. Ce qui n'était pas le cas avant, donc ça c'est vraiment nouveau, souligne le Lieutenant-colonel Thierry.

La crise hybride : un concept, une réalité

C'est dans ce contexte que s'impose la notion de crise hybride.

On va désigner une crise hybride comme étant une situation complexe et multifacette de plusieurs menaces ou d'attaques qui peuvent être simultanées. C'est la grande différence par rapport à une crise cyber qui est plutôt monolithique, explique Marc Tolub, expert chez Orange Cyberdefense.

Ce qui distingue fondamentalement la crise hybride d'une crise cyber classique, c'est la synchronisation. Plusieurs vecteurs d'attaque - système d'information, désinformation, pression économique, pression politique - sont activés de manière coordonnée pour démultiplier les effets et plonger la cible dans une situation de désorganisation maximale.

C'est bien le terme synchronisé qui est important, insiste Marc Tolub.

La convergence avec la crise physique est, à cet égard, particulièrement frappante. Une intrusion dans un data center et un ransomware (ou rançongiciel) peuvent produire exactement les mêmes effets opérationnels : l'arrêt total d'un système d'information. Une cyberattaque ciblant les infrastructures de distribution d'énergie ou d'eau peut engendrer des répercussions équivalentes à une action physique sur ces mêmes systèmes. La frontière entre les deux registres de la menace s'efface.

Nouvelle-Calédonie : l'hybridation à l'oeuvre

Pour illustrer ce que recouvre concrètement une crise hybride, le Lieutenant-colonel Thierry s'appuie sur un exemple récent, documenté et glaçant. En 2024, alors que la Nouvelle-Calédonie traverse une période d'émeutes et de tensions quasi-insurrectionnelles, une campagne de manipulation de l'information visant les forces de l'ordre françaises est orchestrée depuis un groupe cyber localisé en Azerbaïdjan.

Ce sont les intérêts français qui sont ciblés par des accords géopolitiques. En termes de conséquences sur le terrain, n'importe quel gendarme du GIGN devient une cible pour cause de désinformation d'un pays tiers, qui fait passer les forces de sécurité intérieure comme des forces de répression qui sont là pour tuer, développe le Lieutenant-colonel Thierry. 

L'exemple illustre avec acuité la mécanique de la crise hybride : une situation locale, instrumentalisée depuis l'étranger à des fins géopolitiques sans lien direct avec le contexte initial, dont les effets se répercutent physiquement sur des agents de terrain qui n'en comprennent ni l'origine ni la logique.

Des conséquences en cascade, difficiles à quantifier

L'exemple de la Nouvelle-Calédonie illustre les effets d'une crise hybride sur le terrain institutionnel et sécuritaire. Mais pour les entreprises, la mécanique est identique et les répercussions tout aussi dévastatrices. Les premières conséquences sont quantifiables : arrêt partiel ou total de l'outil informatique, interruption d'activité, coûts directs mesurables en centaines de milliers d'euros. Mais c'est au-delà de ces dommages immédiats que la crise hybride révèle toute sa complexité.

Ce qui est beaucoup plus difficile à quantifier, ce qui est beaucoup plus impalpable, c'est tout ce qui tourne autour de la réputation, observe Marc Tolub.

La communication hostile - discréditer une organisation, instiller le doute sur sa fiabilité, éroder la confiance de ses parties prenantes - constitue un levier redoutable dont les effets s'inscrivent dans la durée bien au-delà de la crise elle-même.

Dans la gestion d'une crise hybride, la dimension communication occupe une place sans commune mesure avec ce qu'elle représente dans une crise cyber classique.

On voit vraiment un basculement sur le côté communication - confirmer, démentir, avoir les bons mots, la bonne temporalité pour rassurer et accompagner. C'est quelque chose de très nouveau, et les entreprises ne sont pas encore forcément prêtes, alerte Marc Tolub.

Un écart de maturité important

Si les grandes organisations - publiques comme privées - ont globalement intégré le concept, leur déclinaison opérationnelle reste largement perfectible. Pour les structures plus petites, la distance perçue avec ce type de menace demeure un frein considérable.

Intellectuellement, c'est compris, mais derrière, quid de la déclinaison opérationnelle ? Comment lutter contre les crises hybrides ? Comment détecter les signaux faibles ? questionne Marc Tolub.

Le Lieutenant-colonel Thierry, lui, pointe une vulnérabilité qui transcende les frontières entre secteur public et secteur privé, entre grande institution et petite structure.

En matière de cybersécurité, la principale vulnérabilité se situe entre la chaise et le clavier, développe-t-il. 

L'humain reste le maillon le plus exposé, et le plus universel.

Se préparer face à la crise hybride : une démarche transverse, pas uniquement technique

Face à ce constat, Orange Cyberdefense a structuré son accompagnement autour d'une progression en trois temps : sensibilisation, compréhension, entraînement.

Il faut déjà comprendre ce type de menace, et une fois que cette compréhension est bien actée, on les accompagne pour passer à l'étape d'après : l'entraînement, détaille Marc Tolub.

Cet entraînement prend la forme de simulations de crise hybride impliquant simultanément équipes techniques, équipes de communication et direction générale. Une approche résolument transverse qui dépasse la seule sphère de la cybersécurité.

Du côté du GIGN, la préparation repose sur une logique de réseau d'expertise.

Au sein du GIGN, on s'appuie sur des pôles d'expertise pour avoir une meilleure connaissance du milieu, des outils, des vulnérabilités, des retours d'expérience. Et tout ça fait notre force, appuie le Lieutenant-colonel Thierry. 

Dans un contexte géopolitique où les frontières entre guerre physique, guerre informationnelle et cyberguerre s'estompent chaque jour davantage, la crise hybride s'impose comme le nouveau visage de la conflictualité moderne. Y faire face exige une transformation profonde : celle des organisations, des réflexes, et des cultures. Un chantier qui ne fait que commencer et un vrai défi pour les années à venir.

Pour retrouver notre dernier Podcast avec le GIGN, cliquez sur le bouton ci-dessous. 

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