
10 mars 2026

Les cyberattaques visant le secteur industriel ne répondent pas à une logique unique. Selon les contextes et les acteurs impliqués, elles peuvent poursuivre des objectifs très différents.
Dans les environnements industriels, le ransomware - ou rançongiciel - s’est imposé comme la forme d’attaque la plus répandue, car il exploite un levier particulièrement efficace : la nécessaire continuité des opérations. L’objectif des attaquants n’est pas uniquement de chiffrer des données, mais de désorganiser les systèmes nécessaires au fonctionnement normal de l’activité afin de contraindre l’entreprise à payer une rançon pour rétablir la situation le plus rapidement possible.
L’impact final ne cible pas nécessairement les automates eux-mêmes, mais les systèmes support indispensables à l’exploitation industrielle : serveurs de supervision SCADA, systèmes de gestion de production, outils logistiques ou infrastructures réseau. En chiffrant des éléments critiques comme le « Master Boot Record » (MBR), indispensable au démarrage du système d’exploitation, les attaquants peuvent rendre ces systèmes inopérants, provoquant ainsi un arrêt complet ou une forte dégradation de la production.
Faits marquants : selon le rapport « The State of Ransomware in Manufacturing and Production » de Sophos(1), l’économie du ransomware dans l’industrie reste très concrète : en 2025, la demande moyenne de rançon dans le secteur manufacturier atteint 1,2 M$. Dans le même temps, le paiement reste une réalité opérationnelle : 51 % des organisations du secteur déclarent avoir payé la rançon demandée afin de récupérer leurs données.
Certaines cyberattaques s’inscrivent dans une logique de nuisance délibérée, où l’enjeu n’est ni la rançon ni le vol de données, mais la perturbation durable des activités économiques et des infrastructures critiques. Dans ce contexte, le cyber sabotage devient un outil à part entière de pression politique, idéologique ou stratégique, en particulier lorsqu’il est utilisé par ou au bénéfice d’intérêts étatiques.
Depuis le début du conflit en Ukraine, plusieurs analystes mettent en garde contre l’intensification de la stratégie de guerre hybride menée par la Russie. Un rapport publié en 2025 par l’International Institute for Strategic Studies(2) - « The Scale of Russian Sabotage Operations Against Europe’s Critical Infrastructure » - documente en détail cette évolution et ses implications pour les infrastructures européennes.
Combinant actions informationnelles, pressions économiques et opérations cyber visant des infrastructures civiles et industrielles, l’objectif est multiple : fragiliser le tissu économique européen et démontrer une capacité de nuisance permanente. À ce titre, les environnements industriels, énergie, eau, transport, logistique constituent des cibles privilégiées en raison de leur rôle structurant et de leur sensibilité opérationnelle.
Fait marquant : aux Pays-Bas, le service de renseignement militaire néerlandais, le MIVD(3), a révélé qu’un groupe lié à la Russie avait tenté de compromettre le système de contrôle d’une infrastructure publique en avril 2025. Si l’impact opérationnel immédiat a été qualifié de limité : il s’agit du premier cas documenté de cyber-sabotage ciblant un système opérationnel dans le pays. Pour les autorités néerlandaises, l’objectif était le pré-positionnement dans des infrastructures critiques, en vue de perturbations futures.
Cette stratégie apparaît encore plus clairement dans des pays exposés en première ligne. En août 2025, les autorités de Pologne ont annoncé avoir déjoué une cyberattaque majeure visant un système de distribution d’eau d’une grande ville(4). Le ministre polonais du Numérique a également précisé que le pays fait face à environ 300 tentatives de cyberattaque par jour.
Outre les actes de sabotages, l’industrie doit également faire face au cyberespionnage. L’objectif est avant tout de capter ce qui fait l’avantage compétitif d’une organisation. Cela peut concerner du savoir-faire (procédés de fabrication, propriété intellectuelle, méthodes de contrôle qualité), des données de production (paramètres de réglage, tolérances, rendement, historiques de défauts), ou encore des éléments de recherche et développement et d’ingénierie (plans, schémas, documentation technique). L’intérêt des attaquants tient aussi au fait que ces informations ont une certaine pérénnité : elles peuvent alimenter un concurrent, accélérer la reproduction d’un produit, ou faciliter des actions ultérieures en apportant une compréhension des architectures industrielles et de leurs dépendances critiques.
Le caractère « persistant » de ces intrusions est central. Les campagnes d’espionnage privilégient la discrétion, la durée et la collecte progressive : l’attaquant cherche à se maintenir dans le système sans déclencher d’alerte, à étendre son accès, puis à extraire régulièrement des données.
Fait marquant : les campagnes documentées ces dernières années montrent ce schéma. Fin 2023, The BlackBerry Research and Intelligence Team(5) a décrit un acteur baptisé AeroBlade, impliqué dans une opération de cyber-espionnage commercial visant une organisation du secteur aérospatial américain.
Plus récemment, Proofpoint a alerté sur une intensification des opérations d’espionnage alignées sur la Chine visant l’écosystème des semi-conducteurs taïwanais(6) entre mars et juin 2025, avec environ 15 à 20 organisations ciblées, y compris des acteurs de la chaîne de valeur et des analystes.
Bâtir une cybersécurité industrielle résiliente suppose d’adopter une approche globale, à la fois technique, organisationnelle et humaine, adaptée aux contraintes spécifiques des systèmes de contrôle industriels.
La protection des environnements OT ne relève plus d’un sujet purement technique, mais d’un choix de gouvernance qui engage l’ensemble de l’organisation.
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